Par Alexandre Renoult

Cher candidat,

Je t’écris cette lettre afin de t’annoncer ma mort très prochaine. Ce qui va suivre te sera sûrement douloureux à lire. Il l’est tout autant à écrire.

Et oui, je vais mourir. La vie est ainsi faite. Pourtant Dieu sait que l’on me croyait indestructible et irremplaçable. Mais depuis quelques mois, je ne me sentais plus vraiment très bien. J’étais d’ailleurs souvent critiqué: trop vieux, un peu à l’étroit, pas assez sexy, et surtout mythomane sur les bords.

Sur ce dernier point, c’est vrai que j’ai toujours eu tendance à déformer quelque peu la vérité. Concernant le travail, j’ai souvent manipulé les dates afin de tourner ton parcours à ton avantage, ne laissant que rarement des trous. Même sur les titres de tes jobs, j’avoue avoir une tendance à surgonfler ton rôle, ta fonction et tes compétences. Je ne te parle même pas de tes résultats obtenus ! Ni de ta supposée bonne maîtrise de l’anglais, que j’ai toujours su habilement camoufler…Bref, je m’en suis toujours pas trop mal tiré et j’ai rendu service à plus d’un !

Combien de recruteurs sont tombés dans le panneau? Je ne saurai te dire, tellement je maquillais gaiement les points sensibles de mon parcours en fonction du poste sur lequel je me positionnais. En tout cas, je ne me suis jamais fait prendre.

Toujours est il que j’ai mené une carrière plutôt tranquille comme tu le vois, sans trop de concurrents. Mais je sens le vent tourner depuis quelques temps, et pas forcément du bon côté. C’est ce qui cause ma perte aujourd’hui. En effet, des petits jeunes ont commencé à me chercher des noises.

Des surdoués de l’informatique, des Zorros du CV, des champions du recrutement et de l’identité numérique. Un américain nommé LinkedIn et 2 français Doyoubuzz et Viadeo m’ont mis à terre. Comment ont ils pu faire cela? Comment ont ils pu oser ?

C’est vrai après tout, j’étais bien au chaud dans ta clé USB ou planqué au fond de CVthèques bien vérouillées. Dans ce sens, je pouvais me permettre toutes les fantaisies ! Quel recruteur serait venu m’embêter parce que je précisais Directeur au lieu de Responsable ? Anglais bilingue au lieu de courant ? Expert au lieu de bonne maîtrise ? Vendeur n°1 au lieu de bon vendeur ? Maîtrise du du créole Ouzbek au lieu juste-français-et-c’est-déjà-pas-mal ?

Aujourd’hui, avec ces réseaux sociaux de malheur, mes concurrents s’affichent nus et sans complexe ! Et en vitrine qui plus est ! Plus aucun moyen de tricher ! Sur Google, il serait trop risqué et ridicule de gonfler ses ex jobs, ses ex résultats. Grillé auprès de ses ex-collègues, supérieurs, clients, fournisseurs….

Bref, rapidement ces petits jeunes sont apparus comme des alternatives beaucoup plus fiables que moi aux yeux de milliers de recruteurs et d’entreprises ! A tel point que mêmes mes anciens alliés, les CVthèques Cadremploi & co, me lâchent pour ouvrir des profils publics ! Pour le moment, mes ex compagnons de bataille me maintiennent sous respiration artificielle car ils n’ont pas encore trouvé la parade pour monétiser mes successeurs 2.0. Et oui, on ne remplace pas la star comme cela, non plus ! Mais jusqu’à quand ? Concurrence déloyale ! Je crie au scandale, mais plus personne de m’écoute.

Il est déjà trop tard, je me retire donc en paix avec moi-même. J’ai vidé mes placards et rempli mes cartons de .doc, .pdf, .zip et autres .xls, pour laisser la place aux jeunes fougueux .dyb, .via et .lki .

Bien sûr, j’aurai toujours quelques défenseurs ici ou là. Mais il faut se rendre à l’évidence. Mon tour est venu.

Sur ce, je te souhaite une bonne continuation dans ta carrière professionnelle.

Adieu.

Signé le CV « papier ».

Crédit photo: http://pourquedemainsoit.files.wordpress.com/2011/09/rip.jpg